Argumentaire

Vie, vivant, vital : vitalisme.

Histoire et philosophie du vitalisme.

S’il est une pensée de la vie qui, plus de deux siècles après ses formulations canoniques par l’école dite de Montpellier [1], continue à surprendre et à intriguer, c’est bien la pensée vitaliste [2]. Curiosité baroque de l’histoire des idées pour les uns [3], elle contient, pour d’autres, une profonde intuition sur la nature du vivant et sur sa différence avec la matière inerte [4].

Cette pensée est née en réaction au mécanisme cartésien [5]. De George Stahl (1660-1734) [6] à Xavier Bichat (1771-1802) [7] et au delà, elle n’a cessé d’avoir un caractère polémique à l’égard des visées réductionnistes des sciences du vivant… qui le lui rendront bien. C’est ainsi que, au moins depuis Claude Bernard, chaque avancée significative de la biologie se verra prolongée de l’annonce, presque rituelle, de la défaite du vitalisme. Mais, à chaque fois aussi, l’intuition vitaliste, en son essence première, renaîtra sous de nouveaux visages (avec Hans Driesch en Allemagne [8], par exemple, ou encore avec Henri Bergson en France [9], pour ne citer que deux de ces résurgences). Georges Canguilhem parlera, à ce sujet, d’une vitalité du vitalisme [10]. De fait, si aujourd’hui la notion de « force vitale » est tombée en désuétude, l’idée que la biologie ne peut pas se réduire à une physique complexe reste d’actualité [11]. Certains biologistes contemporains vont même jusqu’à parler de « vitalisme moléculaire » [12] (ce qui paraît pourtant être une contradiction dans les termes) pour mieux souligner l’impossibilité d’une réduction physicaliste du vivant. Des historiens de la biologie aussi bien informés qu’Ernst Mayr insistent, de leur côté, sur le fait que la biologie est une science historique et qu’elle est, à ce titre, irréductible à la physique [13]. Ils font ainsi crédit à la pensée vitaliste d’avoir très tôt perçu que le vivant possédait une certaine spécificité, même si la nature de cette dernière n’avait pas été convenablement appréciée et comprise. Dans le même temps, des psychologues montraient, par un ingénieux protocole expérimental, que l’enfant est presque invariablement vitaliste à une certaine phase de son développement  intellectuel [14]. Ils accréditaient ainsi l’idée que si le vitalisme est une doctrine historiquement situable, c’est aussi une tendance spontanée (même si elle est transitoire) de l’intelligence humaine. L’intérêt des discussions autour de la notion de vitalisme n’a pas non plus échappé aux sociologues de la connaissance qui ont examiné la controverse entre l’école de Montpellier (vitaliste) et celle de Paris (organiciste) et y ont vu une confirmation supplémentaire de la pertinence de l’analyse sociologique en matière de philosophie des sciences [15].

Le colloque sera consacré à évaluer l’importance historique et philosophique de la pensée vitaliste. Il réunira, dans le berceau même du vitalisme, à Montpellier, ceux qui se sont intéressés à l’histoire de cette doctrine [16], à ses fondements philosophiques [17], à la psychologie qui y est associée, aux controverses auxquelles elle a conduit, à la structure conceptuelle de la théorie, ceux qui recherchent une structure analogue dans les conceptions actuelles de la biologie, etc. Bref, il s’agira d’aborder la notion de vitalisme par toutes les voies par lesquelles on a pu s’y intéresser jusqu’ici. Le point de vue adopté sera donc plus large que celui retenu pour le dernier grand colloque international qui fut consacré, il y a une dizaine d’années, à la question du vitalisme [18] (lequel s’intéressait à l’histoire du vitalisme « entre Haller et la théorie cellulaire », donc pendant une période bien plus restreinte).


[1] La première formulation complète de la doctrine vitaliste par le médecin montpelliérain Paul-Joseph Barthez (1734-1806) se trouve dans les Nouveaux éléments de la science de l’homme (1778). Théophile Bordeu (1722-1776), un autre médecin montpelliérain, ami de Diderot (ce dernier le mettra d’ailleurs en scène dans Le rêve de d’Alembert), semble être le créateur du terme de  « vitalisme » que reprend Barthez.

[2] Deux thèses importantes ont été consacrées à l’aspect historique et philosophique du vitalisme : Rey, R. (1987), Naissance et développement du vitalisme en France de la deuxième moitié du XVIIIème siècle à la fin du Premier Empire, Thèse de l’Université de Paris I, 1987 et Lavabre-Bertrand, T., La philosophie médicale de l’école de Montpellier au XIXème siècle, Thèse de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris, 1992.

[3] Voir, par exemple, le jugement sévère que porte Jacques Monod sur les doctrines vitalistes dans Le hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1971.

[4] Jolliot, C. Les notions de force vitale et d’énergie permanence culturelle, nécessité conceptuelle. Paris: L’Harmattan, 2003.

[5] Voir la présentation qu’en fait Claude Bernard dans le texte paru dans La revue des deux mondes intitulé Définition de la vie (1875).

[6] Voir le livre d’Albert Lemoine, Le vitalisme et l’animisme de Stahl, Paris, 1864.

[7] Bichat, X., Recherches physiologiques sur la vie et la mort (1800), Flammarion, Paris.

[8] Driesch, H., The history and theory of vitalism (1914).

[9] Bergson, H, L’évolution créatrice (1907), pour une discussion sur les rapports entre Bergson et le vitalisme, voir : Burwick, F., & Douglass, P., The Crisis in modernism Bergson and the vitalist controversy, Cambridge [England]: Cambridge University Press, 1992.

[10] Canguilhem, G., La connaissance de la vie, 1952, art. “Aspects du vitalisme”, Vrin, Paris, 1998.

[11] Voir, par exemple, Prochiantz, A., La biologie dans le boudoir, Odile Jacob, paris, 1995.

[12] Kirschner M, Gerhart J, Mitchison T. Molecular “vitalism”. Cell. 2000 Jan 7;100(1):79-88.

[13] Mayr, E, What makes biology unique ? : considerations on the autonomy of a scientific discipline, Cambridge University Press, 2004.

[14] Miller JL, Bartsch K. The development of biological explanation: are children vitalists? Dev Psychol. 1997 Jan;33(1):156-64. Hatano G, Inagaki K. Young children’s naive theory of biology. Cognition. 1994 Apr-Jun;50(1-3):171-88.

[15] Raynaud, D., La controverse entre organicisme et vitalisme: étude de sociologie des sciences, Revue Française de Sociologie, Vol. 39, No. 4 (Oct. - Dec., 1998), pp. 721-750

[16] Williams, E., A cultural history of medical vitalism in enlightenment Montpellier, Burlington, Ashgate, 2003.

[17] Saad, M., & Cotin, J., Mécanisme et vitalisme, Maison Française d’Oxford, Oxford, 2001.

[18] Cimino, G., & Duchesneau, F., International Congress on the History of Sciences, Vitalisms from Haller to the Cell Theory : proceedings of the Zaragoza symposium, XIXth International Congress of History of Science, 22-29 August 1993. Biblioteca di physis, 5. Firenze: L.S. Olschki. (1997).